CSRD : ce que la réglementation change concrètement

La Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) est la réglementation européenne qui remplace la NFRD et impose aux entreprises un rapport de durabilité normalisé, audité par un commissaire aux comptes. Elle s'applique par vagues :

VagueEntreprises concernéesPremière publication
Vague 1Grandes entreprises cotées >500 salariés2025 (exercice 2024)
Vague 2Grandes entreprises >250 salariés ou >40 M€ CA ou >20 M€ bilan2026 (exercice 2025)
Vague 3PME cotées sur marchés réglementés2027 (exercice 2026)
CascadePME non cotées (via donneurs d'ordres)À partir de 2027

Le rapport de durabilité CSRD s'appuie sur les ESRS (European Sustainability Reporting Standards). L'ESRS E1 traite spécifiquement du changement climatique et impose la déclaration des émissions de gaz à effet de serre par scope — dont le Scope 2.

Impact direct pour les DAF : Le rapport de durabilité doit désormais être inclus dans le rapport de gestion annuel et audité au même titre que les états financiers. Les émissions Scope 2 ne sont plus un indicateur RSE optionnel : elles deviennent une donnée comptable opposable, vérifiée par un auditeur externe.

Les trois scopes : comprendre la logique

Le GHG Protocol (référentiel international de comptabilité carbone) classe les émissions en trois périmètres :

ScopeDéfinitionExemples pour une entreprise française
Scope 1Émissions directes, sur siteChaudière gaz, véhicules de flotte, process industriels, climatisation
Scope 2Émissions indirectes liées à l'énergie achetéeÉlectricité, chaleur, vapeur et froid achetés à des tiers
Scope 3Autres émissions indirectes (chaîne de valeur)Achats, transports, déplacements, utilisation et fin de vie des produits vendus

Le Scope 2 est stratégiquement central car il est à la fois significatif pour la plupart des entreprises du tertiaire et de l'industrie légère, et pilotable directement par vos décisions d'achat d'énergie. C'est le scope sur lequel vous avez le plus de levier à court terme.

Les deux méthodes de calcul du Scope 2

Le GHG Protocol — et par extension la CSRD — impose de déclarer le Scope 2 selon deux méthodes distinctes. Comprendre leur différence est fondamental pour piloter votre stratégie énergétique.

La méthode location-based

La méthode location-based calcule les émissions liées à votre consommation électrique en appliquant le facteur d'émission moyen du réseau national au kWh consommé. Elle reflète l'intensité carbone réelle du mix de production électrique du pays.

PaysFacteur d'émission réseau (2025)Scope 2 pour 1 000 MWh/an
France~58 g CO₂eq/kWh58 tCO₂eq
Allemagne~380 g CO₂eq/kWh380 tCO₂eq
Pologne~720 g CO₂eq/kWh720 tCO₂eq
Espagne~170 g CO₂eq/kWh170 tCO₂eq

La France bénéficie d'un réseau peu carboné grâce au nucléaire, ce qui atténue naturellement le Scope 2 location-based des entreprises françaises. Mais ce n'est pas une raison de s'en satisfaire : la méthode location-based ne permet pas de différencier les entreprises qui font des efforts d'approvisionnement vert de celles qui n'en font pas.

La méthode market-based

La méthode market-based intègre les instruments contractuels d'approvisionnement pour déterminer le facteur d'émission effectif de l'électricité achetée. Si votre contrat certifie que votre énergie est d'origine renouvelable via des garanties d'origine valides, votre facteur d'émission market-based peut être ramené à 0 ou très proche de 0.

La hiérarchie des instruments de preuves recommandée par le GHG Protocol :

  1. Contrats directs de production (PPA physique, autoconsommation sur site) — le plus solide
  2. PPA synthétique (vPPA) avec GO rattachées — très solide
  3. Offre énergie verte avec GO traçables spécifiques à la centrale et à la période — acceptable
  4. GO non bundled achetées séparément — acceptable mais de plus en plus scrutinées
  5. Facteur d'émission résiduel du pays (en l'absence d'instrument) — souvent supérieur au facteur moyen
Point clé CSRD : L'ESRS E1 exige la déclaration des deux méthodes (location-based ET market-based). Les auditeurs et les agences de notation regardent l'écart entre les deux : un Scope 2 market-based très bas avec des GO bon marché sans traçabilité sera questionné. La crédibilité de vos instruments compte autant que les chiffres déclarés.

Les garanties d'origine (GO) : atout ou risque réputationnel ?

Les garanties d'origine (GO) sont des certificats émis par les gestionnaires de réseau qui attestent qu'un MWh d'électricité a bien été produit par une installation renouvelable spécifique. En théorie, acheter des GO permet de déclarer un Scope 2 market-based nul.

En pratique, toutes les GO ne se valent pas — et les cadres d'intégrité carbone font de plus en plus la distinction :

Type de GOCrédibilité CSRD/CDPCoût indicatif
GO non corrélée géographiquement et temporellementFaible — risque de greenwashing0,10 – 0,50 €/MWh
GO de projet additif (nouvelle capacité <2 ans)Bonne2 – 8 €/MWh
GO incluse dans offre verte traçable (centrale identifiée)Bonne si centrale <5 ansIncluse dans le contrat
GO issue d'un PPA (physique ou synthétique)Très bonneIncluse dans le PPA
Autoconsommation sur siteMaximale — pas de GO nécessaire0 (production propre)

Le consensus des grands cadres de référence (CDP, RE100, GHG Protocol Market-Based Guidance, Science Based Targets) converge vers les mêmes exigences : des EAC (Energy Attribute Certificates) additifs, géographiquement proches, et corrélés temporellement avec votre consommation. Les GO du marché spot sans traçabilité précise exposent votre reporting à des critiques d'auditeurs et d'investisseurs.

La CSRD et les exigences spécifiques sur le Scope 2 énergie

Ce qu'exige l'ESRS E1

L'ESRS E1 (Changement climatique) impose notamment :

  • La divulgation des émissions GES brutes de Scope 1, 2 et 3 exprimées en tCO₂eq
  • Le Scope 2 selon les méthodes location-based ET market-based
  • La description des instruments contractuels utilisés pour la méthode market-based
  • La mention de la part d'électricité issue de sources renouvelables (avec preuve)
  • Les objectifs de réduction des émissions et leur alignement avec un scénario de réchauffement (idéalement 1,5 °C)
  • La cohérence avec le plan de transition climatique de l'entreprise

La double matérialité

Un principe distinctif de la CSRD : la double matérialité. L'entreprise doit évaluer à la fois :

  • La matérialité d'impact — comment ses activités et achats d'énergie affectent le climat
  • La matérialité financière — comment les risques climatiques (prix de l'énergie, réglementation carbone, stress physique) affectent sa performance financière

Pour un DAF, cela signifie que la stratégie d'achat d'énergie doit être conçue comme un levier à la fois de réduction d'impact carbone et de gestion du risque financier lié à l'énergie.

PPA et Scope 2 : l'instrument le plus robuste

Un Power Purchase Agreement (PPA) avec un producteur d'électricité renouvelable est aujourd'hui l'instrument le plus solide pour réduire le Scope 2 market-based de manière crédible. Voici pourquoi :

  • Traçabilité parfaite : les GO générées par le parc contractualisé vous sont spécifiquement attribuées
  • Additivité : un PPA avec un parc en construction ou récent contribue directement à créer de nouvelles capacités renouvelables
  • Corrélation temporelle : un PPA bien structuré peut prévoir une correspondance heure par heure entre production et consommation
  • Visibilité prix : le PPA fixe un prix de l'énergie sur 10 à 20 ans, réduisant simultanément le risque de volatilité et le Scope 2
  • Reconnaissance CDP/RE100/SBTi : le PPA est l'instrument préféré des référentiels d'intégrité carbone
Cas concret : Une ETI industrielle consommant 5 000 MWh/an, actuellement sur un contrat standard, affiche un Scope 2 location-based de 290 tCO₂eq (facteur France) et un Scope 2 market-based de 250 tCO₂eq (GO basiques incluses dans l'offre fournisseur). En signant un vPPA avec un parc éolien nouvellement raccordé et en obtenant les GO correspondantes, son Scope 2 market-based tombe à 0 — avec une documentation opposable aux auditeurs CSRD.

Pour les entreprises dont la consommation est trop faible pour un PPA direct (typiquement <5 GWh/an), des solutions alternatives existent : regroupement de volumes via un agrégateur ou un courtier, PPA de portefeuille multi-sites, offres d'énergie verte haute intégrité.

Autoconsommation photovoltaïque : levier prioritaire pour le Scope 2

L'autoconsommation est le seul instrument qui élimine complètement la question des GO : ce que vous produisez sur site et consommez immédiatement n'est simplement pas comptabilisé dans le Scope 2, ni en location-based ni en market-based.

InstrumentRéduction Scope 2 market-basedCrédibilité cadres d'intégritéComplexité mise en oeuvre
GO marché spot (non traçables)Jusqu'à 100 %FaibleTrès simple
Offre verte avec GO traçablesJusqu'à 100 %MoyenneSimple
vPPA + GO projet additifJusqu'à 100 %Très élevéeModérée
PPA physiqueJusqu'à 100 %MaximaleÉlevée
Autoconsommation photovoltaïqueÀ hauteur du taux d'autoconsommationMaximaleModérée

En pratique, les entreprises les plus ambitieuses combinent les instruments : autoconsommation pour les kWh produits sur site, PPA pour couvrir le reste de la consommation avec des GO à haute intégrité. Cette stratégie permet d'atteindre un Scope 2 market-based quasi nul avec une documentation robuste.

RE100 et Science Based Targets : les cadres volontaires qui précèdent la CSRD

RE100

RE100 est l'initiative internationale qui rassemble des entreprises s'engageant à passer à 100 % d'électricité renouvelable. La méthodologie RE100 pour comptabiliser l'électricité renouvelable est plus exigeante que le GHG Protocol standard : elle préconise des EAC corrélées temporellement et géographiquement, et surveille de près la qualité des instruments utilisés.

Science Based Targets initiative (SBTi)

Le SBTi est le cadre de référence pour les engagements de réduction d'émissions alignés avec les scénarios climatiques. Pour le Scope 2, SBTi préconise une approche en deux temps :

  1. Court terme (2025–2030) : atteindre 100 % d'énergie renouvelable via des EAC de qualité
  2. Long terme (2030+) : passer à des instruments avec correspondance horaire (24/7 CFE — Carbon-Free Energy)

La correspondance horaire (24/7) est la frontière technologique qui distinguera les leaders en 2030 : il ne s'agit plus de neutraliser une consommation annuelle par des GO annuelles, mais de s'assurer que chaque kWh consommé heure par heure est couvert par une production verte contemporaine. Les data centers ont été pionniers (Google, Microsoft) ; les industriels et le tertiaire vont suivre.

Construire votre stratégie Scope 2 : méthode en 5 étapes

Étape 1 — Mesurer avec précision

Avant de réduire, il faut mesurer. Collectez vos données de consommation électrique site par site, idéalement en pas horaire ou quart-horaire sur 12 mois. Calculez votre Scope 2 selon les deux méthodes. Identifiez les sites les plus consommateurs et les plus carbonés.

Étape 2 — Analyser les instruments existants

Auditez vos contrats d'énergie actuels : contiennent-ils des GO ? Si oui, quelle est leur traçabilité ? Depuis quelle installation ? Quelle année ? Ces informations sont souvent mal documentées — votre fournisseur doit pouvoir vous les fournir.

Étape 3 — Définir votre ambition

Alignez votre stratégie Scope 2 avec vos engagements RSE globaux : CSRD, SBTi, CDP, trajectoire Net Zéro interne. Plus l'ambition est haute, plus les instruments doivent être robustes. Un reporting CSRD minimal peut se satisfaire de GO traçables ; un engagement SBTi nécessite un PPA ou de l'autoconsommation.

Étape 4 — Structurer les instruments

Construisez votre portfolio d'instruments de manière à couvrir 100 % de votre consommation avec des preuves de qualité :

  • Autoconsommation pour les kWh produits sur site
  • PPA pour les volumes importants nécessitant une couverture longue durée
  • Offre verte haute intégrité pour les volumes résiduels ou les petits sites

Étape 5 — Documenter et auditer

La documentation est aussi importante que les instruments eux-mêmes. Constituez un dossier avec les contrats, les certificats GO, les rapports de production du parc PPA, les méthodologies de calcul. La CSRD exige une assurance raisonnable (audit externe) — votre documentation doit résister à l'examen d'un commissaire aux comptes.

Articulation Scope 2 et Scope 1 : ne pas oublier le gaz

Le Scope 1 comprend les émissions directes, dont les combustibles consommés sur site : gaz naturel, fioul, GPL. Pour les entreprises équipées de chaudières ou de process gaz, le Scope 1 énergie peut dépasser le Scope 2.

Les leviers pour réduire le Scope 1 lié à l'énergie :

  • Electrification des usages thermiques — pompes à chaleur, chauffe-eau thermodynamiques, four électrique
  • Biomasse et biogaz — substitution de gaz naturel par du biométhane (facteur d'émission quasi nul)
  • Réduction des consommations — isolation, optimisation process, récupération de chaleur
  • Biogaz naturel liquéfié (bioGNL) — pour les process nécessitant des températures élevées

Une stratégie carbone cohérente traite les deux scopes simultanément — la réduction du Scope 1 gaz et du Scope 2 électricité — dans une feuille de route intégrée.

FAQ — CSRD et Scope 2 énergie

Qu'est-ce que le Scope 2 dans le bilan carbone d'une entreprise ?
Le Scope 2 regroupe les émissions indirectes liées à la consommation d'énergie achetée par l'entreprise : électricité, chaleur, vapeur et froid achetés à des tiers. Ces émissions ne se produisent pas sur le site de l'entreprise mais sont générées par les installations de production et de transport de l'énergie. Dans le cadre du GHG Protocol, le Scope 2 peut être calculé selon deux approches : location-based (facteur d'émission moyen du réseau national) ou market-based (facteur d'émission lié au contrat d'approvisionnement effectif).
La CSRD oblige-t-elle toutes les entreprises à déclarer leurs émissions Scope 2 ?
La CSRD s'applique par vagues. Les grandes entreprises cotées (>500 salariés) ont publié leurs premiers rapports en 2025. Les grandes entreprises non cotées (>250 salariés ou >40 M€ CA ou >20 M€ bilan) rapportent dès 2026. Les PME cotées suivront en 2027. Même les PME non cotées seront indirectement concernées via les obligations de reporting de leurs clients et donneurs d'ordres. Le Scope 2 fait partie des informations obligatoires du rapport de durabilité selon les ESRS.
Quelle différence entre méthode market-based et location-based pour le Scope 2 ?
La méthode location-based utilise le facteur d'émission moyen du réseau électrique national (environ 58 g CO₂eq/kWh en France en 2025). La méthode market-based tient compte des instruments contractuels d'approvisionnement : si votre contrat intègre des garanties d'origine certifiant que votre énergie provient de sources renouvelables, votre facteur d'émission peut être ramené à 0. La CSRD exige la déclaration des deux méthodes, mais c'est la méthode market-based qui permet d'afficher des Scope 2 bas grâce aux achats d'énergie verte.
Les garanties d'origine sont-elles suffisantes pour un Scope 2 zéro sous CSRD ?
Les GO permettent techniquement de déclarer un Scope 2 market-based à zéro, mais leur qualité est scrutée par les auditeurs. Les GO bon marché sans traçabilité précise sont de plus en plus décriées. Pour un reporting CSRD crédible, les cadres de référence comme CDP, RE100 ou les Science Based Targets recommandent des EAC à haute intégrité : GO géographiquement et temporellement corrélées à votre consommation, issues de projets additionnels, ou mieux encore des PPA ou de l'autoconsommation.
Un PPA réduit-il vraiment les émissions Scope 2 ?
Oui, un PPA avec un producteur d'électricité renouvelable est l'un des instruments les plus robustes pour réduire le Scope 2 market-based. Il génère des GO directement rattachées à la production du parc contractualisé, avec une traçabilité complète. Si le parc est nouveau (additionnel), le PPA contribue réellement à décarboner le mix électrique — argument précieux face aux auditeurs CSRD et aux agences de notation ESG. Le PPA est reconnu par les standards CDP, GHG Protocol et Science Based Targets Initiative.
L'autoconsommation photovoltaïque impacte-t-elle le Scope 2 ?
Oui, directement. L'électricité produite et consommée sur site via des panneaux solaires n'est pas achetée au réseau — elle n'entre pas dans le calcul du Scope 2. Elle réduit de facto votre consommation électrique importée, et donc vos émissions Scope 2. L'autoconsommation est même préférable aux GO dans la logique des cadres d'intégrité carbone, car la corrélation temporelle et géographique est parfaite.

Ce que vous devez retenir

La CSRD fait du Scope 2 une donnée comptable auditable. L'enjeu dépasse le simple reporting : c'est votre stratégie d'achat d'énergie qui détermine directement la crédibilité de votre bilan carbone.

  • Calculez vos deux Scope 2 (location-based et market-based) avec les données réelles de consommation site par site
  • Auditez la qualité de vos GO actuelles — toutes les offres vertes ne se valent pas devant un auditeur CSRD
  • Priorisez l'autoconsommation — c'est l'instrument à la fois le plus crédible et le plus rentable
  • Structurez un PPA si votre consommation dépasse 5 GWh/an — c'est l'instrument de référence pour un Scope 2 zéro défendable
  • Alignez énergie et finance — la réduction du Scope 2 et la sécurisation des prix de l'énergie sont les deux faces d'une même stratégie
  • Documentez tout — les auditeurs CSRD ne prennent pas les déclarations sans preuve